Janine Niépce : une reporter-photographe pionnière

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Dans le sang de Janine Niépce coulaient l’amour de l’image et le talent pour la photographie. Rien d’étonnant quand on sait que c’était une descendante de Nicéphore Niépce, (1765-1833. Cconnu comme étant l’inventeur de la photographie, (appelée procédé héliographique à l’époque). Janine Niépce est l’une des premières femmes photographes françaises. Elle faisait partie du courant « humaniste » de la photographie d’après-guerre. Passionnée du noir et blanc, elle a passé sa vie à documenter celle des autres, en particulier le quotidien dans les campagnes et les luttes des femmes pour leurs droits. Portrait d’une pionnière, reporter-photographe, journaliste, féministe, humaniste et bourrée de talent.

Janine Niépce est née le 12 février 1921 à Meudon dans une famille de vignerons bourguignons. Malheureusement, elle perd sa mère à l’âge de 4 ans. Son père a eu plusieurs vies professionnelles. L’invasion de l’insecte phylloxéra sur la vigne le contraint à entreprendre un tour de France comme tonnelier-menuisier. En région parisienne, le voilà directeur d’une fabrique de décors de cinéma. Mais il fabrique aussi les premiers avions en bois de la Grande Guerre. Puis dans ses studios à Boulogne, il crée notamment les décors du film d’Abel Gance, « Napoléon » et ceux de « La passion de Jeanne d’Arc » de Dreyer.

Janine Niépce : une jeune photographe résistante

Janine grandit donc à Paris et ses alentours. C’est dans Paris occupé qu’elle fait ses études universitaires d’art et d’archéologie à la Sorbonne. Elle en sort diplômée en 1944, tout en se passionnant pour la photographie. Mais c’est un domaine encore réservé aux hommes… D’abord autodidacte avec son Kodak, un Rolleiflex puis un Leica, elle doit apprendre la technique aux cours Prisma par correspondance.

C’est une jeune femme moderne, engagée, féministe dans l’âme même si elle ne le revendique pas encore et profondément humaniste. Révoltée par l’Occupation nazie dont elle ne supporte pas les atrocités, elle s’engage dans la Résistance en développant des films pour les réseaux de renseignement. En août 1944, elle participe à la Libération de Paris en tant qu’agent de liaison.

Son père la laisse libre de sa voie professionnelle à contre-cœur, pensant que « la marier » mettra un cadre à sa vie trop fantaisiste pour une femme. En 1945, elle épouse Claude Jaeger, résistant comme elle, qui devient directeur adjoint du Centre national du cinéma. Parents d’un fils, ils divorceront dans les années 1950. Elle épouse en secondes noces le réalisateur Serge Roullet.

La vie privée de Janine Niépce ne fut pas heureuse. Deux divorces et la mort accidentelle de son fils unique en montagne seront de lourdes épreuves dans son existence. Néanmoins, elle ne perdra jamais sa passion pour son métier ni son goût pour le partage de tranches de vies. On disait d’elle que c’était une femme positive, énergique et passionnée. Son amour pour la photo sera son refuge jusqu’à sa mort.

Une des premières françaises reporter-photographe

En 1944, une fois licenciée en histoire de l’art et archéologie, elle décide donc de devenir reporter-photographe ou photoreporter. Et ce, malgré les difficultés pour une femme de se faire accepter dans la profession. C’était en effet un métier d’homme comme encore beaucoup d’autres pendant cette période. Les grands reporters allaient sur le front, dans des pays en guerre, à l’étranger, dans des contrées réputées dangereuses. Les femmes n’y avaient pas leur place pour beaucoup. Trop fragiles, trop émotives ou dans l’incapacité de porter le matériel ou de comprendre les techniques et réglages selon beaucoup de ces messieurs.

« Un enfant pèse plus lourd que le matériel de reporter, le travail ménager est aussi fatiguant que ce métier est dur. »

Mais Janine Niépce a su se former et apprendre par la pratique intensive. Elle commence son métier en 1946, sans le moindre doute sur sa vocation. Cela a peut-être été « facilité » par cette période d’après-guerre où tout était à réinventer. Les revendications des femmes qui avaient assuré l’effort de guerre depuis 1939 étaient en plein boom. Le droit de vote leur était enfin accordé !

« Ce métier m’apparaît fait pour moi. Il me permet de multiples vies. »

Elle est donc l’une des premières françaises à exercer le métier de journaliste reporter-photographe en 1946. Elle parcourt la France pendant plusieurs années, réinvente ce métier, prouvant qu’on peut être femme et photographe. Et qu’il est possible de faire des reportages de qualité en France. Si elle voyagera beaucoup par la suite, le cœur de son métier et de son œuvre se situera au milieu des Français.

Influencée par Henri Cartier-Bresson, ami photographe, journaliste et dessinateur, qui lui donne des conseils pour être reporter, elle rejoint la célèbre agence Rapho en 1947. Agence réputée de Doisneau et Ronis, elle a pignon sur rue. Janine travaillera avec eux tout au long de sa vie. Ses photos sont diffusées par l’agence à partir de 1955 et après sa mort jusqu’en 2010. A partir de juin 2010 et toujours à l’heure actuelle, le travail de diffusion de ses photographies a été exclusivement repris par l’agence Roger Viollet.

Elle fera de nombreuses expositions itinérantes et militantes au cours de sa vie, d’abord en France puis en Europe et dans le monde entier. Aujourd’hui, son talent est reconnu et son œuvre toujours exposé.

Ses sujets de prédilection : les femmes et les Français face à l’évolution de la société

Campagnes & villes, la France & le monde

Janine Niépce témoigne de ce qu’elle observe dans les bouleversements nombreux de la société au 20e siècle. La modernisation, les progrès techniques, les avancées technologiques (la première télévision en 1963, les nouveaux moyens de transport rapides comme le TGV ou l’avion)…

Bien que parisienne, elle n’en oublie pas ses racines et se sent proche des paysans et des campagnes françaises. Elle traduira à travers son travail cette France en pleine mutation, entre reconstruction et tradition, entre villes et villages, entre Paris et la province.

« On peut faire de très bonnes photos sans aller loin de chez soi »

Son travail de 1947 à 2007 n’a eu de cesse de montrer les Français dans « leurs rôles ancestraux et nouveaux », comme elle aimait le dire. D’ailleurs, sa famille a été à plusieurs reprises ses modèles pour raconter ces six décennies qui ont vu changer la France. 

C’est à partir de 1963 qu’elle étend son travail en dehors des frontières de l’Hexagone. Elle voyage en Europe et dans le monde entier (Japon, Inde, Cambodge, Etats-Unis, Canada). En mai 1968, elle couvre les évènements vêtue en touriste étrangère.

De 1984 à 1986, elle fait des reportages sur les métiers des technologies de pointe pour le Ministère de la Recherche.

De 2000 à 2007, elle intervient à l’école internationale de photographie Spéos et soutient activement la création du musée Maison Nicéphore Niépce.

Janine Niépce : humaniste et féministe

Dans son objectif braqué sur la société française en pleine mutation, Janine Niépce se concentre beaucoup sur les femmes, leurs conditions de vie et leurs combats.

« Cela fait vingt ans que je photographie les femmes et il y a encore si peu de choses qu’on sait d’elles, alors, je vais continuer, toute ma vie sans doute. »

Dès 1955, elle réalise ses premiers reportages sur l’accouchement dirigé et sur le planning familial. D’ailleurs,elle participe dès les années 1950 à la fondation du Mouvement pour le planning familial, avant même le vote de la loi autorisant la contraception.

« Un des événements les plus importants de notre époque, apporte aux femmes le choix de donner la vie. C’est un changement social considérable. »

Elle est aussi célèbre pour ses portraits de femmes à la lumière tranchée, modèles inconnues ou connues comme Simone de Beauvoir ou encore Marguerite Duras, saisies dans leur quotidien.

Cette dernière dira d’elle « Je dois dire que dans toutes les photos de Janine Niépce, il y a du bonheur ».

Elle a photographié, documenté, même, la part féminine de l’humanité. Des femmes de tous les âges, de toutes les conditions, de tous physiques. Et elle a eu à cœur de mettre en avant l’élégance féminine sous toutes ses formes : petites cousettes de Dior, mannequins, étudiantes ou passantes dans les rues de Paris…

« Je photographie les femmes dans leur trajectoire complète, de l’enfance à la vieillesse et dans tous les milieux. Lorsque les hommes photographient les femmes, ce qui les fascine ce sont leur corps, leur beauté, et, depuis quelque temps, même leur laideur, c’est la mode ; en somme, toujours des femmes-objets. »

Dans les années 70, ce sont les luttes des femmes pour la liberté à disposer de leurs corps qu’elle photographie : droit à la contraception et à l’avortement.

A ce sujet, tu peux lire nos article sur Simone Veil : portrait d’une pionnière inspirante et Gisèle Halimi : portrait d’une avocate militante et féministe

Les femmes au travail font aussi partie de ses sujets de reportages, avec la question de l’inégalité salariale.

C’est lors de l’exposition Visa pour l’Image en 2000 que l’on met en exergue son travail incroyable sur les femmes et que l’on admet une chose fondamentale. Janine Niepce est la seule photographe qui a témoigné pendant un demi-siècle de l’évolution des femmes et de leur histoire.

Quelle photographe était Janine Niépce ?

Janine Niépce avait choisi de fixer en noir et blanc les gens dans leur vie quotidienne, un travail qui la rapprochait de Robert Doisneau et de Willy Ronis. Elle préférait le noir et blanc pour les gens, la couleur pour les animaux et les paysages.

Sa façon de percevoir les autres à travers son objectif en faisait une photographe au regard humaniste aiguisé. Elle avait la particularité de s’effacer derrière ses sujets, préférant la simplicité de la vie quotidienne et les petits bonheurs simples aux projecteurs et aux mondanités. Elle laisse derrière elle un témoignage unique sur l’évolution de la société et sur la condition féminine. Par son talent, elle a magnifié des scènes ordinaires de la vie, faisant d’anonymes des gens extraordinaires.

Elle a publié de nombreux livres qui se situent dans le courant dit « humaniste » de la photographie.

Publications et honneurs

Janine Niépce a été faite Chevalière de l’ordre des Arts et des Lettres en 1981 et Chevalière de la Légion d’honneur en 1985. Elle était membre de l’ANJRPC (l’Association nationale des journalistes reporters photographes devenue Freelens en 2011) pendant de longues années. Membre de l’association « Gens d’Images », elle fut aussi, pendant des années, la présidente du célèbre Prix Niépce.

Janine Niépce a publié vingt ouvrages de photographies, dont notamment :

  • Le Livre de Paris, 1957
  • Réalité de l’instant, 1967
  • Ce monde qui change, 1970
  • France, avec Marguerite Duras, 1992
  • Les années femmes, 1993
  • Mes années campagne, 1994
  • Françaises, Français, le goût de vivre, 2005

Elle est décédée le 5 août 2007 à Paris à l’âge de 86 ans.

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